n°45-46 – 2013 – 02

ÉLÉMENTS DE SOCIOGENÈSE D’UNE CATÉGORIE IDÉOLOGIQUE : LA MOBILITÉ, ANNÉES 50-70

CHRISTIAN DE MONTLIBERT

Pour débuter à l’analyse de la mobilité, nous vous proposons de lire la version intégrale inédite d’un article paru en 1978 dans une version plus courte. Sa relecture permet de rappeler que le phénomène n’est pas neuf. La « nouveauté » de la « mobilité » tiendrait d’ailleurs peut-être en partie aux méandres empruntés pendant sa lente consécration à partir des fondements « idéologiques » qui étaient déjà posés dans les années 70. La leçon de sociologie en est toujours bonne à prendre. Les mots les plus utilisés pour parler de la société et de l’activité humaine ne naissent pas de rien et tiennent bien à de vastes logiques qui leur fournissent plus ou moins de sens, qui les inscrivent plus ou moins dans les manières de penser en les dotant au passage de l’apparence de la nouveauté, cette sorte d’illusion qu’ils inventent pour résoudre des problèmes qui étaient abordés selon d’autres focales avec d’autres intensités. Cette relecture nous invite donc à interroger cette logique particulière de la consécration de la mobilité : faire neuf avec de l’ancien ou, mieux, parer l’ancien de vertus nouvelles et novatrices. Faire du neuf est bien un registre du pouvoir de dire et de faire dire ; registre étendu qui rend le terme aussi malléable qu’il est pétri d’entendements complexes et pluriels, qui le posent et le proposent, qui l’ajustent et le réajustent à mesure qu’il pérégrine entre différents espaces pour y revenir différemment coloré et connoté. Ici dans l’académie. Là dans un ministère, puis deux. Et encore dans un bureau de la Commission. Et en retour, un peu partout dans les exécutifs territoriaux. Lors de cette histoire, un mille-feuille s’est composé tranches d’entendements après tranches d’évidence partagée, positivement élaborées, entrecoupées d’éléments symboliques qui confèrent une représentation inéluctablement en mouvement de ce monde (monde lui-même représenté comme inéluctablement en mouvement). À partir de ce texte, s’il s’agit de voir que la mobilité n’est pas un donné, un terme figé une fois pour toute. Christian de Montlibert nous montre déjà, dans les usages politiques et entrepreneuriaux d’avant 1980, ce qu’il était susceptible de subsumer et d’adapter en perspectives rationnelles pour s’ajuster au monde tel qu’il est alors vu et sous-tendu. Il apparaît, déjà comme une idée logique, comme un élément constitutif de la structure des représentations du monde et de la société ; un élément participant aussi au renouvellement de ces représentations, en ajustant alors, les manières de dire le terme, les façons de les penser, aux façons de les voir, de les faire et peut-être, pour une des premières fois, de les imposer. (Simon Borja, Guillaume Courty & Thierry Ramadier)
Une version raccourcie de cet article est parue il y a 35 ans dans la revue de l’Institut d’urbanisme de la Faculté des sciences sociales de l’Université des Lettres et Sciences humaines de Strasbourg (devenue par la suite Université Marc Bloch puis fondue dans l’ensemble des universités strasbourgeoises baptisé Université de Strasbourg). Le publier en sa totalité alors que, aujourd’hui, le salarié doit être « flexible » et « nomade », c’est rappeler que les mots utilisés pour désigner les phénomènes sociaux sont arbitraires, qu’ils ont, pour le dire autrement, une histoire. Il importe donc de reconstituer leur genèse et de saisir l’institutionnalisation des procédures et des catégories de penser qui a contribué à les transformer en manières de penser « allant de soi ». (Christian de Montlibert)

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